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La couleur en dessin botanique : techniques & savoir-faires

Dernière mise à jour : 21 juin

" On me demande souvent, lors de mes ateliers de dessin botanique, quelles techniques j'utilise pour mettre en couleur un dessin. C'est une question à laquelle je ne me suis jamais résolue à répondre simplement, car il n'existe pas, pour moi, une seule manière de procéder — mais une diversité de techniques parmis lesquelles je choisis en fonction de ce que le sujet appelle. "

Cette question de la couleur, des pigments, des techniques et des savoir-faire qui l'entourent m'anime depuis longtemps — bien avant que je ne devienne moi-même dessinatrice botanique. J'ai grandi dans le milieu de la restauration de peintures et de fresques murales pour les monuments historiques. Les pigments, les liants, les questions de réversibilité et de matérialité ont longtemps fait partie de mon quotidien, avant même que je comprenne qu'ils deviendraient un jour les outils de mon propre travail.



illustrations botaniques - dessins de plantes à l'encre métallo-gallique


1. L'aquarelle : pigments et liant faits maison



L'aquarelle est sans doute la technique pour laquelle j'ai le plus d'affection parmi les techniques en couleur. J'aime sa douceur d'utilisation, la densité de ses couleurs, et les multiples possibilités qu'elle offre de revenir sur un travail déjà commencé — par dilutions avec de l'eau, pour obtenir des couleurs très subtiles et de belles transparences.


Je fabrique régulièrement moi-même mes aquarelles, à partir de pigments et de gomme arabique, à laquelle j'ajoute selon les cas de la glycérine, du miel, ou d'autres adjuvants. Il existe d'ailleurs de très nombreuses façons de procéder, chaque dessinateur ou peintre ayant ses propres recettes, transmises ou expérimentées. La gomme arabique joue le rôle de liant : c'est elle qui fixe le pigment sur le papier une fois l'eau évaporée. La glycérine, elle, agit comme humectant — elle retient l'humidité et empêche la peinture de sécher trop vite dans le godet, lui conservant sa souplesse de travail. Le miel, utilisé depuis des siècles dans certaines recettes d'aquarelle artisanale, joue un rôle similaire, tout en apportant une légère brillance au pigment une fois sec.


Ce que j'aime particulièrement dans l'aquarelle, c'est qu'elle permet de travailler aussi bien dans la transparence la plus extrême — par glacis successifs, couche après couche, pour construire la profondeur d'une couleur petit à petit — que dans une matière beaucoup plus sèche, presque proche de la gouache, en chargeant le pinceau d'un minimum d'eau pour obtenir une couleur dense et mate. C'est cette dernière approche que j'ai privilégiée pour mon triptyque Branchette, où je voulais une matière plus affirmée, presque graphique. À l'inverse, pour mon Ophrys apifera, j'ai cherché toute la subtilité que permet l'aquarelle la plus diluée et travaillée en couches successives — pour traduire la délicatesse de cette orchidée sauvage, dont l'apparence imite un insecte.


L'aquarelle entretient d'ailleurs une relation très ancienne avec le dessin botanique — bien plus ancienne que son usage purement artistique. C'est par elle que les grandes expéditions naturalistes ont longtemps documenté le vivant : avant la photographie, l'aquarelle était l'outil scientifique par excellence pour fixer la couleur exacte d'une fleur cueillie à une époque où la couleur d'une plante rare ne pouvait survivre au voyage que par le geste du peintre. Le travail d’atelier de Redouté, par exemple, en a fait un usage d'une précision presque scientifique pour ses Roses ou ses Liliacées.



2. Les pigments de restauration : la matière dans toute sa densité


Une autre technique que j'affectionne profondément emprunte directement à l'univers de la conservation-restauration : la peinture aux pigments purs avec liant acrylique réversible.


La notion de réversibilité est centrale en restauration : un matériau réversible peut être retiré ou modifié sans endommager l'œuvre originale — c'est un principe déontologique avant d'être technique, qui garantit qu'une intervention reste toujours réversible pour les générations futures de restaurateurs. J'aime transposer cette exigence dans mon propre travail, même lorsqu'il ne s'agit plus de restaurer mais de créer. C’est aussi ce regard que j’ai transposé dans l’univers du dessin botanique : les principes de la restauration m’ont amené vers une approche parfois quasiment scientifique de la représentation, avec beaucoup de respect et d’humilité, et une grande rigueur autant dans l’observation que dans la mise en oeuvre des techniques.


Ce qui me fascine dans cette technique, c'est la densité du pigment qui est mise en valeur, son aspect très mat une fois sec, son grain, sa matérialité, la façon dont il reflète avec singularité la lumière. C'est une technique exigeante, mais elle offre en retour une présence de la couleur que je ne retrouve dans aucune autre technique : une matité minérale, qui donne au dessin botanique une densité particulière.

illustrations botaniques - dessins de plantes à l'encre métallo-gallique


3. Les crayons de couleur : la gestuelle et l'adhérence


Les crayons de couleur occupent une place à part dans ma pratique, par la gestuelle très spécifique qu'ils imposent. A l’image de l’aquarelle, le crayon de couleur demande un travail de superposition patient : on construit la couleur par couches successives, en variant la pression de la mine, pour obtenir des dégradés d'une grande finesse.


J'aime particulièrement leur adhérence si particulière au papier — cette manière dont le pigment du crayon s'accroche au grain, se dépose par fines particules qui se densifient à mesure qu'on repasse dessus. Cette accumulation progressive permet un contrôle très fin du détail, idéal pour restituer la précision d'une nervure ou la transition subtile d'une teinte sur un pétale. On peut aussi, en fin de travail, repasser légèrement pour fondre les couches entre elles — un geste que j'utilise avec parcimonie, plutôt en touche finale qu'en méthode systématique.


Le choix de la dureté du crayon compte également beaucoup dans le résultat obtenu. Une mine plus dure permet un trait précis, presque sec, idéal pour les détails les plus fins comme une nervure ou un fin liseré de couleur ; une mine plus tendre, au contraire, dépose davantage de pigment d'un seul geste et permet de couvrir plus rapidement de larges surfaces, avec une matière plus grasse et plus dense. Je varie souvent les duretés au sein d'un même dessin, en réservant les mines tendres aux aplats généreux et les mines dures aux finitions les plus précises.


J'utilise aussi, pour certains projets, des crayons aquarellables : leur mine, à base de pigments solubles, se comporte comme un crayon de couleur classique à sec, mais peut ensuite être activée à l'eau, au pinceau humide, pour fondre les traits entre eux et obtenir des transitions presque aussi douces que celles de l'aquarelle. C'est un outil hybride que j'apprécie pour sa polyvalence : il permet de conserver, si on le souhaite, la précision du trait sec dans certaines zones, tout en assouplissant d'autres parties du dessin par un passage d'eau ciblé. C'est cette technique que j’ai choisie notamment pour mes dessins de Philodendron Gloriosum et Philodendron Florida, dans l’idée de rendre l’aspect de leurs feuillages.

 

illustrations botaniques - dessins de plantes à l'encre métallo-gallique


4. Les autres tiroirs : pastel, craie grasse, acrylique, huile, encres colorées


Il existe d'autres techniques que j'utilise plus rarement, mais qui occupent une place précieuse dans mes tiroirs, et que je convoque selon les besoins spécifiques d'un projet.


Le pastel offre une matière veloutée, immédiate, qui convainc particulièrement pour traduire le duveté de certaines feuilles ou pétales. La craie grasse permet au contraire un geste plus appuyé, intéressant pour des effets de matière. L'acrylique et l'huile, plus rarement employées dans mon travail botanique, trouvent leur place lorsqu'un projet demande une opacité plus franche, ou un format de plus grande ampleur, comme pour certaines fresques. Enfin, les encres colorées apportent une vivacité et une transparence que je recherche parfois pour des touches ponctuelles, en complément d'autres techniques.


Chacune de ces techniques a ses exigences propres, sa propre temporalité de travail, et c'est précisément cette diversité de vocabulaire qui me permet d'ajuster ma réponse à chaque plante, à chaque commande, à chaque intention.



5. La colorisation numérique : la liberté de l'essai


Enfin, la colorisation numérique constitue une technique à part entière dans mon travail, que j'utilise beaucoup pour les projets de commande. Elle permet de scanner un dessin réalisé au trait — à l'encre ou au crayon — et de venir y appliquer la couleur numériquement, par calques successifs, sans jamais toucher à l'original.


Ce que j'apprécie particulièrement dans cette approche, c'est la liberté qu'elle offre : on peut changer les couleurs à volonté, tester mille et une possibilités, présenter plusieurs variantes à un commanditaire avant de figer un choix définitif — tout cela en conservant le dessin original parfaitement intact, disponible pour d'autres usages ou d'autres colorisations futures. C'est un outil d'une grande souplesse, qui s'est révélé particulièrement précieux dans le cadre de commandes où le client souhaite explorer plusieurs ambiances colorées avant de se décider.


6. Une question de matière et d’harmonie


Au fond, je crois que le choix d'une technique de couleur n'est jamais pour moi qu'une question de teinte : c'est une question de matière, de densité, de geste, et d’harmonie avec la plante représentée. C'est cette logique qui guide, le plus souvent, mon choix de technique : je me demande moins « quelle technique ai-je envie d'utiliser aujourd'hui ? » que « qu'est-ce que cette plante, dans sa texture, sa transparence, sa densité propre, semble appeler ? ». Le sujet du dessin botanique précède presque toujours, pour moi, la technique qui le servira. La transparence de certains pétale et certaines plantes frêles appellera par exemle la délicatesse de l’aquarelle, la texture veloutée et dense de certains feuillages appellera la matité des pigments, d’autres textures marquées appeleront plutôt le crayon de couleur, et ainsi de suite, chaque technique racontera la plante différemment.


Cette exploration ne s'arrête bien évidemment pas aux techniques en couleur. J'ai une affection toute particulière pour les techniques monochromes. Mon article sur les encres métallo-galliques en est une, et j'aborderai plus longuement plusieurs autres techniques monochromes dans un prochain article qui viendra prolonger cette réflexion (graphite, fusain, pointe d’argent, etc). Je viens d'ailleurs de recevoir de nouveaux pigments, que j'ai hâte d'explorer dans les prochains mois. Le dessin botanique, pour moi, reste toujours une exploration constante : autant dans les sujets que je choisis de représenter que dans les techniques par lesquelles je choisis de les faire vivre.





Bibliographie / Sources :

https://www.camillecharnay.com/ressources ASTM International, norme D4303, *Standard Test Methods for Lightfastness of Colorants Used in Artists' Materials

F.Perego. Dictionnaire des matériaux du peintre. (2005, Paris)

De Keghel. Les encres, les cirages et les colles. (Paris, 1927).

Champour et Malepeyre. Nouveau manuel complet de la fabrication des encres de toutes sortes. Manuel Roret. (Paris, 1895).



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